Est-ce que la méthode d’éducation compte ?

Dans un article récent, les chercheurs ont démontré que les méthodes coercitives d’éducation de chiens ont un effet négatif sur leur état émotionnel, et cela même en dehors des heures d’entrainement. Jusqu’ici, les études qui ont cherché à observer les effets de méthodes de dressage étaient menées soit en utilisant des questionnaires, soit avec des chiens de laboratoire ou de la police, ce qui ne représentent pas des chiens de compagnie. Et même ces études n’ont jamais analysé l’effet long terme des méthodes utilisées, elles se sont concentrées uniquement sur les effets pendant le dressage.
Les chercheurs ont contacté 7 clubs d’éducation au Portugal pour demander l’autorisation de filmer les chiens pendant des séances. Pour commencer le travail, ils ont enregistré 6 vidéos dans chaque club d’une façon aléatoire. Après analyse, ils ont calculé le nombre d’actions volontaires de punition positive et renforcement négatif (donc les deux méthodes coercitives) et divisé ce chiffre avec le nombre total des actions de conditionnement. Les clubs étaient ainsi classés sous 3 catégories selon la fréquence de différents types de conditionnement.

1. groupe coercitif : 76-84% méthodes coercitives (2 clubs)
2. groupe « mix » : 22-37% méthodes coercitives (2 clubs)
3. groupe positif : pas de méthode coercitive utilisée (4 clubs)

Pour rappel, voici le quadrant de conditionnement opérant :

Après cette analyse de méthodes, les chercheurs ont filmé dans chaque club plusieurs chiens pendant la séance d’éducation et cela 3 fois donc 3 entrainements différents. Un total de 92 chiens participaient à cette étude (28 des clubs coercitifs, 22 de clubs « mix » et 44 de clubs « positifs »). Pour pouvoir comparer les chiens, les critères de choix étaient :

• le chien était débutant (moins de 2 mois au club)
• sans problèmes de comportement

Tous les films étaient analysés (69 heures d’enregistrement !!) pour énumérer les comportements liés au stress et pour évaluer l’état émotionnel de chaque chien.
Les comportements liés au stress qui étaient inclus dans l’étude :

• tourner la tête ou le corps
• tentative de s’éloigner de maître
• posture basse avec tête plus bas que le garrot
• couché sur le côté ou sur le dos
• gémissements, pleurs
• élimination par peur
• baver
• se secouer
• bailler
• se gratter
• lever le patte avant

Pour l’état émotionnel de chien, les chercheurs ont mis les animaux dans 5 catégories si une combinaison de critères était observée :

En parallèle avec ces analyses, les échantillons de salive étaient prises 20 mn après chaque entrainement chez les chiens. 3 autres échantillons étaient prises pendant des jours sans entrainement. Même si beaucoup de maitres n’ont pas réussi à correctement prélever les 6 échantillons, suffisamment de données étaient collectées pour pouvoir comparer les taux de cortisol (signe de stress) après un entrainement. Les valeurs n’étaient pas différentes entre les chiens dans les échantillons prises à la maison, ce qui montre qu’ils n’étaient pas plus stressés dans un groupe que l’autre en dehors des heures d’entrainement.

LES RESULTATS DE CETTE PARTIE D’ETUDE :
Sans aller dans les détails des analyses statistiques, voici les listes des comportements plus fréquemment observés dans le groupe « coercitif » et des fois même dans le groupe « mix » par rapport au groupe « positif » :

• les chiens tournent leur corps ou tête
• ils ont une posture basse
• ils se secouent
• ils baillent
• ils lèchent les babines
• ils halètent

En général, les chercheurs ont observé (très rarement) des gémissements et pleurs, les chiens n’étaient pratiquement jamais couchés sur le dos.
La fréquence de se gratter ou donner la patte était comparable dans les trois groupes.
Les chiens dans le groupe « coercitif » étaient majoritairement tendus. Par contre, dans les deux autres groupes, les chercheurs ont observé des chiens calmes ou excités, avec un pourcentage de chiens excités plus élevé dans le groupe « positif ». L’état émotionnel bas n’était observé que dans le groupe « coercitif ».
Les états « tendu » et « bas » sont des signes de stress et peur. L’halètement est un signe de stress également, comme le léchage de babines qui est connu pour se manifester dans les situations de stress social.
Se gratter et lever la patte est plutôt un signe d’un certain état d’éveil et d’excitation donc ne sont pas considérés comme signes de stress. Les pleurs peuvent être également des tentatives de chercher l’attention, les gémissements sont souvent liés au douleur, donc ces deux comportements ne montrent pas forcément le niveau de stress psychique chez l’animal.

Ce qui est sorti clairement comme résultat de ces analyses, c’est que plus fréquemment les stimuli aversifs sont appliqués, plus l’animal est stressé et donc il émet les signes.

La deuxième partie de cette étude menait la réflexion encore plus loin. Les chercheurs voulaient savoir si les chiens qui subissent des méthodes coercitives développent un état émotionnel différent, si leur capacité d’apprentissage change ou pas en dehors des créneaux d’entrainement dans leur club. Une méthode pour vérifier cela est connue dans le domaine de sciences cognitives et était déjà appliquée à plusieurs espèces. Il s’agit de « test de biais cognitif dans l’espace». Ce test était effectué dans le mois qui suivait des enregistrements de séances d’éducation chez tous les chiens.

LE TEST DE BIAIS COGNITIF :
Dans une pièce vide une gamelle est posée par terre à 4m du point de départ. La gamelle de gauche contient toujours un morceau de saucisse (gamelle positive). A droite, la gamelle est toujours vide (mais la saucisse est frottée dans la gamelle pour éviter que le chien fasse le choix grâce à son odorat). Le chien est tenu par un chercheur au point de départ de test. Le maitre du chien est également dans la pièce mais n’interagit pas avec le chien. Pendant la phase d’apprentissage, le chien fait le test 15 fois, toujours avec une seule gamelle (positive ou négative) posée par terre. Pendant cette phase, le chien apprend que « aller à la gamelle à droite, donc la gamelle négative, ne sert à rien car c’est vide ». Les chercheurs mesurent le temps nécessaire pour le chien à faire le chemin entre le départ et la gamelle. Après les répétitions, ce temps devient court avec la gamelle positive (le chien y court pour manger la saucisse). Avec la gamelle négative, c’est le contraire : le chien met plus de temps pour y aller, voire il n’y va même plus, car c’est vide. On comprend facilement que ce temps (en seconde) nous indique ce que le chien pense : s’il y a de la saucisse ou pas. Ensuite, pendant la phase de réel test, les chercheurs mettent la gamelle à une position entre la positive et négative. Soit à mi-chemin, soit un peu à droite ou un peu à gauche. On note que le chien, quand la situation n’est pas claire, va hésiter et donc prendre plus de temps pour s’approcher de la gamelle « inconnue ». Ce temps d’hésitation va être encore plus important si le chien est « pessimiste ».
Les résultats de ce test sur les trois groupes de chiens (groupe coercitif/mix/positif) montrent que les chiens du groupe positif hésitent moins et vont même aller à la gamelle qui était vide en 12 secondes. Ces chiens approchent la gamelle au milieu ou un peu vers le côté négatif également plus rapidement. Les chiens de groupe « mix » prennent plus de temps pour aller à la gamelle au milieu ou un peu à droite, mais eux aussi, ils arrivent même à la gamelle normalement vide en 12 secondes. Les chiens du groupe coercitif sont les plus lents pour aller vers les gamelles de milieu ou à droite. Ces résultats montrent que les chiens de groupe coercitif sont dans un état émotionnel plutôt négatif, ce qui représente une forme de mal-être chez ces animaux même en dehors des séances d’entrainement. Ce qui est intéressant également, c’est que même pendant la phase d’apprentissage, les chiens de groupe positif ont appris l’exercice plus rapidement. Ce résultat nous montre que, potentiellement, il y a un lien entre les méthodes d’entrainement et les capacités d’apprentissage.
Une autre observation de cette étude montre que chez les chiens qui subissent des méthodes coercitives c’est la fréquence de punition et pas la méthode en soi qui peut aggraver la situation. Utiliser les colliers électriques aux occasions rares est moins stressant pour le chien qu’utiliser un collier étrangleur et faire des coups de sonnettes souvent. En plus, si le chien a droit au renforcement positif, la valeur de ce dernier peut contrebalancer les effets négatifs de punitions.

Donc, encore une fois, les résultats nous encouragent à utiliser

• des renforçateurs de grande valeur (plutôt friandises que caresses ou félicitations verbales)
• ne pas utiliser des méthodes coercitives

Avec cela en tête : notre chien se sentira mieux dans ses pattes et apprendra plus vite !

Source originale : Does training method matter ? Evidence for the negative impact of aversive-based methods on companion dog welfare. Vieira de Castro, Fuchs, Morello, Pastur, de Sousa et Olsson, Plos One, December 2020

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