Est ce que les chiens sont exceptionnels dans leurs capacités cognitives ?

Ces dernières années plus en plus de groupes scientifiques se lancent dans les études de capacités cognitives de chiens, et avec des nouveaux articles qui apparaissent chaque jour, nous avons vite le sentiment que nos chiens sont extrêmement intelligents. Bien évidemment c’est difficile à comparer l’intelligence entre différents espèces, mais sans étudier les autres, nous ne pouvons pas conclure que le chien est meilleur qu’un pigeon, un chimpanzé ou un hyène. Tout le monde connaît le dessin où les animaux doivent passer la même épreuve pour obtenir un classement :

 

En effet, nous savons très bien que les capacités cognitives ont évolué selon les besoins des espèces. En rapport avec le dessin : un poisson ne sait pas grimper dans un arbre, cette capacité lui serait complétement inutile !

Si nous comptons utiliser des mêmes épreuves pour comparer des espèces, nous devons nous restreindre aux espèces semblables, et cela selon trois critères. Le chien se définit comme un animal dans le groupe de Canidés (donc un Carnivore), un animal qui chasse en groupe et qui, en plus, est un animal domestique. Tous ces critères ont un effet important sur ses capacités cognitives. Le fait que selon la classification phylogénétique c’est un membre de Canidés prédéfinit les structures cérébrales/neuronales qu’il possède et qu’il peut utiliser pour « réfléchir ». Quand on prend en compte la niche écologique occupée par l’animal, on considère l’environnement naturel de l’espèce auquel il s’adaptait pendant l’évolution pour une meilleure survie. Chez les chiens et loups, c’est la vie et chasse en groupe qui était « retenu » par l’évolution, comme solution idéale. Et finalement, nous savons très bien que la domestication, la sélection artificielle menée par l’Homme, peut avoir d’impact assez drastique sur la physique et le comportement des espèces.

 

Quand nous regardons le nombre d’individus dans ces groupes, nous nous rendons vite compte que malgré le fait qu’il y a presque 300 espèces carnivores, le nombre de chiens estimé entre 400-1200million surpasse le nombre des individus qu’on trouve pour tous les autres carnivores. C’est une des raisons d’ailleurs pourquoi nos connaissances par rapport à la cognition des carnivores sont basées, pour la plupart de temps, sur les études menées sur les chiens. Pendant des dernières décennies plusieurs comparaisons étaient faites entre les capacités de loups et de chiens, mais ces études ne nous servent pas vraiment car selon la définition de Mayr, les loups et les chiens font partie de la même espèce (car ils arrivent se reproduire entre eux et mettre au monde de progéniture fertile) (E. Mayr : Systematics and the Origin of Species Columbia University Press, New York (1942)).

Néanmoins, si nous parlons de contexte écologique de la cognition de chiens, il n’est pas clair si nous pouvons les vraiment considérer comme des prédateurs qui chassent en groupe. Les chiens errants, qui sont tolérés dans les villages et habitations humains partout dans le monde, représentent le plus grand nombre de chiens, ne sembleraient pas former des groupes pour chasser. Bien évidemment nos toutous qui partagent leur quotidien avec nous ne chassent simplement pas car leurs besoins primaires sont comblés par leur humain. Bizarrement les membres d’un petit sous-groupe de ces chiens de compagnie sont devenus, grâce à la sélection artificielle, des chiens qui chassent en groupe. Les chiens, contrairement aux loups, sont omnivores et tolèrent la présence de l’homme, mais ils ont retenu, dans leur éthogramme les comportements de chasse. Nous supposons donc qu’ils ont des capacités cognitives semblables à celle de loups pour cette activité. Autres carnivores qui chassent en groupe sont des coyotes (mais c’est rare qu’ils forment de groupes), des chiens sauvages en Afrique, des hyènes tachetées (qui font partie des Félidés) et des lions. Mais nous avons des espèces qui sont très loin sur l’arbre phylogénétique et qui chassent en groupe : des dauphins et certaines baleines. En tout cas il est évident que chasser en groupe, en utilisant des territoires de grande surface, nécessite des capacités d’orientation mais également des capacités de reconnaître des membres de groupe chez l’animal.

Si nous souhaitons vérifier l’effet de domestication sur les capacités cognitives des animaux, il est important à noter que des espèces étaient domestiqués pour des raisons différents : pour les manger (cochons, vaches, poules, chèvres, etc.), pour le travail physique (chevaux), pour des raisons de décoration (oiseaux) ou pour de compagnie (chats). Le chien est le seul qui était utilisé pour toutes ces raisons. En tout cas la domestication a comme effet : un tolérance plus importante envers l’Homme, la diminution de la taille de territoire couvert pour chercher la nourriture, et une tolérance plus importante pour manger différemment par rapport à l’espèce d’origine sauvage. Ces effets sont de résultat de sélection naturelle. Bien évidemment en plus de ça, les animaux domestiqués étaient tous issus de sélection artificielle avec des buts bien précises menée par l’Homme.

Donc pour notre étude, nous pouvons comparer des capacités de chiens avec

  • des loups, car c’est l’animal le plus proche de chien, mais comme nous l’avons vu, dans certaines situations il est plus correct de les traiter comme des membres de la même espèce
  • des chiens sauvages de l’Afrique et des hyènes tachetées qui sont des carnivores et ils chassent en groupe
  • des chats qui sont des carnivores et des animaux domestiques
  • des dauphins et des chimpanzés qui chassent également en groupe
  • des chevaux, des vaches, des cochons, des chèvres et des pigeons, tous des animaux domestiques

Il reste une espèce qu’on peut considérer dans notre étude : l’espèce humain. En effet, le Homo sapiens était à la base une espèce qui vivait et chassait en groupe, et nos chiens d’aujourd’hui sont comme ils sont grâce à l’Homme. En plus, si les études de cognition existent, c’est parce que nous essayons de voir si la cognition humaine est vraiment différente par rapport à toutes les autres espèces.

L’apprentissage par association est considérée comme la forme le plus simple de cognition : habituation, conditionnement classique (ou Pavlovien), conditionnement opérant, évitement… Les chiens, comme tous les carnivores étudiés sont capables de ce type d’apprentissage et donc nous pouvons conclure que nous toutous ne font rien d’exceptionnel.

La cognition sensorielle est la capacité de traiter et utiliser des informations gagnées grâce à la perception. Les capacités d’olfaction de chiens sont bien connues et extraordinaires. En même temps, les cochons ont à peu près des mêmes capacités. Malheureusement l’olfaction des autres espèces carnivores n’était pas étudiée. En ce qui concerne la gustation, les chats sont complètement insensibles au gout sucré contrairement aux chiens, ce qui est probablement le résultat de leur régime alimentaire strictement carnivore. Pour la vision, encore une fois, la performance de nos chiens ressemble aux autres : ils sont capables à reconnaître des différents visages humains (comme des chimpanzés, des pigeons et des moutons). Les chiens comprennent qu’un objet reste « entier » même si un parti est invisible. Nous n’avons pas des preuves que des chiens seraient capables à discriminer si des pairs de stimuli visuels (lumière) sont différents ou pas, une capacité existant chez des chimpanzés et même chez les Pinnipèdes (phoques, otaries). L’audition de chiens est bien développée sans être extraordinaire. Ils peuvent discriminer les sons de parole humaine, mais c’est également le cas pour des chats et des furets. Ils reconnaissent plusieurs mots, comme des chevaux, chats et chimpanzés, et ils arrivent à discriminer la voix de différentes personnes. Globalement nous pouvons dire que la cognition sensorielle de chiens ressemble à celle des autres chasseurs et carnivores, et également à celle des animaux domestiques.

La cognition physique est la capacité de l’animal de fonctionner correctement dans une « monde des objets », une capacité souvent testée par des examens mises en place par Piaget et ses collègues pendant leurs études par rapport au développement cognitif des enfants. Dans le test de « permanence des objets », ce qui vérifie la capacité d’un individu de savoir qu’un objet qui devient invisible existe toujours, les chiens performent très bien à partir de 8 semaines. Les loups, comme des chimpanzés ou des dauphins, sont également capables à réussir dans ces tests, pendant que les chats ont quelques difficultés selon le protocole. Quelques études menées sur les chèvres et des cochons ont démontrés leurs capacités à réussir dans ces tests également. Un autre test souvent mené pour observer les capacités de cognition physique est de mettre l’animal dans une situation où il doit, sans apprentissage et répétitions, résoudre un problème d’une façon spontanée. Par exemple, tirer sur une corde pour obtenir la nourriture attachée à l’autre bout. Cette capacité, souvent appelé « insight » (=perspicacité) n’est pas présent chez nos chiens, même si bien évidemment la même tache est facilement résolue par eux après une période d’apprentissage. Ce qui est intéressant, c’est que des chiens avec un niveau d’éducation important, ou ceux qui étaient entrainés avec de clicker, sont plus performants dans ces tests que des « chiens moyens ». Ce résultat attire notre attention sur le fait que pour comparer des espèces différentes, nous devons absolument prendre en compte leurs conditions de développement. En ce qui concerne des autres espèces dans les tests de manipulation des objets, les chats ont des performances similaires aux chiens, les ratons laveurs et des hyènes tachetés ont des meilleurs résultats. Quelques exemples des rapaces qui manipulent des objets sont connus également, pendant que des dauphins, en absence de bras/mains, utilisent des objets. Donc encore une fois nous pouvons conclure que nos chiens n’ont rien d’exceptionnel dans leurs capacités.

Quand nous cherchons à étudier des capacités de cognition spatiale, il faut distinguer, selon l’échelle, la capacité de retrouver son chemin dans une zone bien connu ou à travers des (milliers de) kilomètres. La capacité de chiens à retrouver leur chemin sur leur « territoire », ou même de passer par des endroits inconnus « pour couper le chemin », même si leur vision était cachée était observé à maintes fois. Par contre, nous savons également que la plupart de chiens ne sont pas capables à contourner un grillage et s’éloigner d’un objet de motivation visible (souvent une friandise) pour l’obtenir (effet de fixation). En ce qui concerne leur capacité de navigation à large échelle, certains chiens errants utilisent des zones de 70km2 comme « territoire » ce qui est comparable en taille aux territoires de loups (100km2). Ces capacités n’étaient pas directement étudiées chez les autres carnivores, mais nous savons que des hyènes ont des territoires énormes, et que des pinnipèdes et des dauphins sont des animaux migratoires. Les chats comme les chimpanzés performent très bien à la petite échelle pour retrouver des objets cachés, les ours noirs ne sont pas très doués dans les taches similaires, et chez les pandas les capacités cognitives spatiales dépendent du sexe de l’animal. De nos animaux domestiques des vaches, des cochons et des moutons retrouvent sans difficulté des ressources dans les près. Pour la navigation de grande échelle le champion des animaux domestiques est le pigeon, et cette capacité se développait pendant la domestication car l’espèce d’origine ne se déplace pas plus que quelques kilomètres. Malheureusement des capacités à petite et large échelle de toutes ces espèces n’étaient pas systématiquement étudiées et donc nous ne pouvons pas vraiment faire de comparaison entre nos chiens et les autres animaux.

Récemment énormément des groupes scientifiques ont menés des études sur la cognition sociale de chiens. Nous pouvons globalement distinguer trois formes de cette capacité :

  • observer le comportement d’un autre individu pour décider quoi faire
  • apprentissage social : apprendre un nouveau comportement en observant un autre individu de faire
  • « théorie de l’esprit » : la capacité d’attribuer un état mental (croyance, intention, désir, connaissance) à lui même ou à un autre individu et réagir en fonction

Les chiens sont connus d’être extrêmement sensibles aux signaux corporels des humains et utiliser, par exemple, le regard comme source d’information. Aussi, les chiens utilisent le regard pour « donner d’aide » ; ils regardent l’endroit ou leur balle est cachée inaccessible pour que leur maitre la cherche pour eux. Ils sont aussi connus pour regarder leur maitre pour demander d’aide quand ils se trouvent face à un problème trop compliqué à résoudre ; ouvrir une boite par exemple. A part des études comparatives avec des loups, des autres espèces n’étaient pas souvent testées pour utiliser le pointage ou de regard de l’homme. Les dauphins et les chimpanzés étaient démontrés à utiliser ces signaux comme source d’information, même si les capacités par rapport aux chiens semblent moins importantes. Nous savons également que les cochons sont sensibles au regard humain, et que les chèvres utilisent le regard de leurs congénères pour savoir où trouver de la nourriture.

Pour l’apprentissage social les exemples chez les chiens ne manquent pas et le méthode de « fais comme moi » (« Do as I do » en anglais) est un belle démonstration de capacités de chiens à imiter de comportement d’un individu d’une autre espèce. Les loups sont comparables de point de vue d’apprentissage social (également appelé apprentissage vicariant) aux chiens, les lions utilisent également ce forme d’apprentissage, et l’imitation est bien connue également chez les dauphines et des chimpanzés. Malheureusement nous n’avons aucune étude par rapport à l’apprentissage vicariant chez des autres espèces domestiques donc la comparaison avec nos chiens est impossible.

Le concept de « théorie d’esprit » était introduit par Premack (Premack D. and Woodruff G. : Does the chimpanzee have a theory of mind ? Behaviour and brain sciences, (1978)). La question est si l’individu est capable à comprendre comment un autre individu perçoit le monde et prédire ce que cet autre comprend de la situation (point de vue). Est-ce qu’un individu peut trahir l’autre (déception) ou alternativement, entrer dans le même état d’esprit (empathie) ? Nous avons des exemples de capacité de « point de vue » chez le chien qui sait réagir correctement en fonction si son maitre connaît ou pas la réponse à un problème. Par exemple, quand la balle est cachée dans l’absence de maitre dans une armoire fermée, le chien attire l’attention de son maitre à la clé d’armoire cachée plus loin. Par contre si la clé n’est pas cachée, donc visible pour le maitre, le chien attire l’attention de son maitre à la cachette de sa balle (donc il sait que son maitre a l’information nécessaire pour ouvrir l’armoire car il connaît l’endroit de la clé). Les chiens sont également capables à décevoir leur maitre et le guider loin de leur nourriture si le maitre a une tendance de ne pas partager les friandises. Pour leurs capacités d’empathie les résultats ne sont pas clairs même si la contagion émotionnelle était démontrée chez nos chiens. Les loups, les chimpanzés et les cochons sont également capables à réagir correctement dans les tests de « point de vue ». La capacité de décevoir un autre individu volontairement est également connue chez les chimpanzés et c’est la seule espèce étudiée qui montre les signes clairs de capacité d’empathie.

Nous avons très peu d’information si les animaux ont de conscience de soi. Typiquement le test de miroir est utilisé pour le vérifier, mais l’absence de réponse de la part d’un animal ne prouve pas son absence de conscience de soi. Les chiens en effet n’essaient pas enlever une tache sur leur museau s’ils le voient dans le miroir, mais potentiellement la raison est que cela ne les dérange pas. Les chimpanzés et les dauphins passent ce test avec succès. Les chiens réagissent différemment à l’odeur de leur propre urine que celui de congénères laissant penser qu’ils « savent » que c’est le leur.

Une capacité encore plus puissant est de planifier nos actions pour le futur. En ce moment, à part de l’homme, uniquement les chimpanzés sont connus pour le faire et donc de pouvoir se projeter dans l’avenir.

Tous ces résultats nous montrent que finalement nos compagnons à quatre pattes n’ont rien d’exceptionnel dans leurs capacités cognitives, ce qu’on peut appeler « intelligence ». Les autres carnivores, les autres chasseurs en groupe, ou des autres animaux domestiques, s’ils étaient étudiés, montrent des capacités comparables. Ce qui rend les chiens unique est leur capacité à coopérer avec l’Homme… finalement ils étaient sélectionnés pour ça J

Source originale : Stephen E. G. Lea and Britta Osthaus : In what sense are dogs special ? Canine cognition in a comparative context, Learning and Behaviour (2018)

 

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